To piss or not to piss ?

Dans la série « Petits tracas en trek »,

Gilanik production a le plaisir de vous présenter une fable shakespearienne :

 

   Ça y est !

   Ça y est, c’est sûr !

Ce n’est pas un petit caillou sous le tapis de sol, qui picote ; pas un vague pincement musculaire dans l’intestin… Non, vraiment, c’est la tuile. Merde !, merde !, merde ! (Pourtant ce n’est pas de ce côté là que ça se passe.) Ça y est, vous avez une irrépressible ENVIE de PISSER !

   Soupir…

Ce n’est pas toute votre vie qui défile dans votre tête, c’est la démarche : s’extirper du duvet de montagne, ramper, ouvrir la tente, s’éloigner dans la nuit froide, revenir, fermer la tente, se réintroduire dans le duvet !

D’abord on refuse l’évidence. On se dit qu’on va tenir, sans bouger un cil, momie à plat dos et que ça va passer. Tant pis pour le sommeil. Dans une heure, le tintement des timbales du petit déj’ vous délivrera et vous vous précipiterez pour uriner comme une vache.

Mais votre vessie en a décidé autrement.

   Soupir…

La mort dans l’âme, il faut se résoudre à lui obéir. D’abord sortir la tête du duvet-sarcophage qui porte bien son nom. Constater, du même coup, qu’hier soir votre guide avait raison quand il a dit : « Tounaïte, verrrrrry cold ! » (Rouler les « r »). Variantes dans la cordillère : « Esta noche, muuuuuucho frio ! » ou les monts Tian Shan : « Очень холодная ночь !!! ».

Après la tête, vous sortez une main qui, de ses ongles, confirme ce que vous redoutiez : la tente est givrée… à l’intérieur !

   Soupir…

Le désespoir n’est pas loin quand, en caleçon et T-shirt longs, chaussettes de nuit abandonnées au fond du duvet (pas question de les mouiller dehors), vous vous contorsionnez pour sortir en rampant : il faut éviter de toucher la toile de tente d’un côté pour ne pas recevoir du givre dans le cou et de l’autre côté, ne pas bousculer votre collègue ! Du latin collega, « compagnon d’esclavage » ! Lequel ajoute à votre détresse en raison de son lourd ronflement paisible qui ignore tout de votre calvaire, l’égoïste. Des doutes vous assaillent même sur la justice divine en pensant qu’il s’est enfilé 3 bières hier soir au bivouac tandis que vous vous serriez la ceinture pour éviter ce qui précisément est en train de vous arriver.

Bon, vous êtes parvenu jusqu’à la fermeture à glissière de la chambre, puis du double toit. Vous sortez de la canadienne à quatre pattes, les mains et les genoux dans la neige ou l’herbe glacée : une bouffée d’air polaire vous salue. La décence, l’hygiène et la politesse voudraient que vous vous éloignassiez de quelques mètres. Mais voilà, votre bienséance ne fait pas le poids face à vos muscles déjà tétanisés et à la perspective peu lumineuse de trotter pieds nus : c’est à 50 centimètres de l’entrée de la tente que vous vous installez.

Vient le moment tant attendu. Vous priez pour que ça aille vite. Hélas ! Est-ce un effet conjugué de l’altitude et du froid arctique : votre débit est ridicule, la miction prend un temps fou ! Alors, c’est le cerveau qui lâche, atteint par le froid : vous parlez à votre sexe ! « Grouille-toi ! ». Ou bien vous repensez, non sans inquiétude, à cette stupide légende sibérienne qui raconte que par – 40°, votre urine gèle en quelques secondes, solidarisant votre organe avec le sol en une jolie colonnette de glace !

Quelle que soit la position requise par votre genre (debout, flamberge au vent glacial, ou bien accroupie, fente au ras des mottes congelées), vous vous reculottez prestement sans faire le tour du propriétaire pour vérifier que vous avez totalement maîtrisé l’écoulement ou secoué les dernières gouttelettes. Vous examinerez discrètement votre sous-vêtement demain, au jour.

Ouf, vous avez rampé dans la tente, refermé les zips. Il faut maintenant, dans le noir pour ne pas réveiller Morphée (il ronfle toujours !), réussir à trouver l’entrée de votre duvet totalement refroidi. S’ensuit une lente reptation sur le tissu glacé qui a pour effet de relever votre T-shirt jusque sous vos aisselles (sans pousser de cri s’il vous plaît !). Il vous faut encore identifier avec vos pieds vos indispensables chaussettes parmi le foutoir que vous avez glissé au fond du duvet pour la nuit. Vos orteils, pourtant eux aussi reliés à votre cerveau, ont un mal de chien à faire la différence entre les chaussettes nécessaires à votre survie et : un slip, un soutien-gorge, une chemise, un caleçon de rando, un mouchoir, des gants…

Sournois, le sort vous a d’abord fait croire à la chance : vous tombez sur la chaussette gauche du premier coup ! La suite montre que vous aviez tort d’être aussi bêtement optimiste : la deuxième chaussette se planque. Longtemps. Quand vous la tenez entre deux pieds, il faut remonter les genoux et descendre les bras pour l’enfiler. Dans un duvet de montagne qui vous moule comme un préservatif, c’est une gymnastique qui tient de l’exploit et… finit par produire l’inévitable : vous avez, de contorsions en gigotages, réveillé votre compagnon !

C’est alors qu’il porte l’estocade à votre pitoyable calvaire nocturne :

– « Qu’est-ce que tu fous ? Va pisser au lieu de te trémousser sans arrêt ! »

 

© Gilles Gamot

 

 

 

 

 

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