Cargo patagon

CHILI

1 cargo, 20 cadets, 30 camions, 400 veaux

 

            Il fait plus que froid en hiver aux confins de la Terre de Feu… 0°C le jour et -10°C la nuit. Plus de 15 jours qu’on écume la Tierra del Fuego, de parcs naturels en glaciers, d’Ushuaïa au Fitz Roy. A Puerto Natales, au bord du fjord « Ultima esperanza », notre « ultime espoir » de partir après 3 jours sur place est le bateau pour remonter les côtes chiliennes jusqu’à Puerto Montt. Bonne – mais lente – solution par les hivers patagons aux routes incertaines au milieu de cette mosaïque d’îlots congelés. Le bateau, c’est un cargo de marchandises qui loue quelques cabines. Au début, on croit être VIP : on nous propose une cabine avec salle de bain et hublot, côté mer, 4 couchettes mais pas d’autre passager, repas compris, au prix d’une couchette basique.

            On est jeudi, le bateau sera là lundi pour un départ mardi ! Cinq jours de plus dans la folle ambiance d’un village de pêcheurs d’hiver en Patagonie où il fait jour de 10 h à 17 h…

Lundi 28 juillet à midi,

Puerto natales (3)le «Puerto Edèn » entre dans le fjord pour se faire admirer et on trépigne de monter à bord.

            Sous un ciel chargé comme une kalachnikov, la nuit tombe encore plus vite et à 20 h, seuls quelques lampadaires grésillants et 3 chiens errants nous accompagnent au port, sac au dos (sur nous les sacs, pas sur les chiens !) parmi des flocons épars. On monte à bord, guidés jusqu’à notre cabine par une demoiselle qui s’annonce comme « hôtesse de mer» : on ne la reverra plus du voyage. O800P1020428n s’installe dans notre cabine et on grignote nos provisions emportées à bord. Le bateau est désert et grince mollement au gré des vents qui le balancent sous amarres. L’appareillage est prévu à 7 h mais l’expérience a appris à la compagnie qu’il est plus facile de nettoyer le bateau des débordements nocturnes des usagers que d’aller les chercher, un par un, à 6 heures du mat’ dans les différentes guesthouses de la ville où ils cuvent ou régurgitent les alcools frelatés distillés sur place, après une nuit à fêter le départ.

Vers 4 h du matin, par une nuit d’encre (et d’ancre, forcément !), une noria de « camionèss » semble prendre le cargo d’assaut et notre sommeil avec : par le hublot, astucieusement situé côté quai, on distingue une queue de semi-remorques attendant leur tour, à la lueur des phares, sous une tempête de neige. La flemme, la neige et un froid antarctique nous empêchent d’aller jeter un coup d’œil sur le pont.

Ce n’est que vers 7 h, après un auto-petit-déjeuner dans le self désert (mais à qui peuvent bien servir ces 12 tables de six ?) que nous nous décidons à revêtir des tenues d’alpinistes de l’Everest pour gravir les escaliers qui mènent aux rafales de neige glaciale du pont supérieur. Surprise : tous les tracteurs des semi-remorques sont alignés  – et il y en a !- sur le pont, sans une seule remorque : ils les ont oubliées à terre ou quoi ?

Dans le même temps, une vingtaine de jeunes femmes et hommes, en uniforme impeccable, montent à bord : ça nous semble beaucoup pour piloter un seul bateau : douaniers ?, policiers ?, militaires ?

Bon, on lève l’ancre pour débuter le périple. Les 20 uniformisés se révèlent être des cadets de la marine marchande de l’école de Valparaiso qui viennent de faire la descente des côtes pour se faire la main et repartent aussi sec dans l’autre sens. C’est bien notre chance : on va naviguer dans un rafiot estampillé « conduite accompagnée » ! On espère qu’ils sauront faire les créneaux…

Camiones et veaux en soute!

Plus tard dans la matinée, nous découvrons la cargaison véritable : dans l’entrepont, les remorques contiennent… des veaux ! Uniquement des veaux ! Comment on le sait ? Parce que sur le pont, on a ouvert d’énormes panneaux d’aération pour leur jeter du foin, directement dans les remorques mais aussi pour que le méthane de leurs intestins s’évanouisse dans l’air plutôt que d’exploser dans les soutes… Et en effet, tout le bateau est envahi d’une délicieuse odeur de bouses. On compte les tracteurs, le nombre de veaux dans une remorque (elles ne sont pas toutes visibles) et notre calculette nous affirme qu’il y a un bon 400 veaux à bord, ce qui en fait l’ethnie majoritaire, loin devant les marins chiliens et 2 Français… Pour nous, c’est « La croisière s’amuse » et « Le bonheur est dans le pré» en même temps.

Plus tard, le commandant nous invite dans le poste de pilotage pour admirer le passage dans les premiers fjords : de chaque côté du navire, une falaise verticale de plusieurs dizaines de mètres de haut trace un couloir de schiste noir, vitrifié par la glace. Les apprentis marins laissent la barre au (vrai) capitaine qui affirme que « Ça passe mais… ». Comment dire ?… C’est un peu comme si, sur la file du milieu de l’autoroute, tu passes entre 2 énormes semi-remorques avec ta Fiat Panda : « Ça passe mais… » !

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Les journées à bord, 3 en tout, seront rythmées par les stations sur le pont par -5°C pour admirer les glaciers et les montagnes entre lesquelles le navire glisse, accompagné des otaries et des baleines, jamais éloigné des côtes, croisant parfois une flottille de barques de pêcheurs ou un navire échoué, comme le « Capitan Léonidas », qui pourrit là. On savoure le paysage, délicieusement charmés par les effluves des flatulences bovines… Quand on atteint le seuil de congélation, on se réfugie dans le self où est diffusé, sur une minuscule télé, un film d’épouvante d’une grande finesse psychologique. Les hurlements stridents des jeunes filles au moment qui précède leur viol où leur décapitation (parfois les deux !) étant les seuls capables de couvrir les brames des bovins réclamant la terre ferme. Le reste du temps, nous déjeunons au self en compagnie des cadets qui divertissent parfois notre ordinaire à grand renfort de bouteilles de pisco sour.

Quand il n’y a pas d’obstacle, on nous laisse piloter le navire pendant une bonne… minute !

Nos amis les veaux, eux, pètent de plus en plus fort au fur et à mesure que dure le stress du périple, ajoutant le mal de mer aux maux qui les accablent ! Ils meuglent désespérément, complétant les effluves par les accents mélodieux de leurs voix davantage bovines que divines. Pour le chant des sirènes, il faudra revenir !

Quand nous débarquons à Puerto Montt, au petit matin du 5e jour, après plus de 1000 km de navigation, nous nous plaisons à imaginer la remontée terrestre de 1000 km supplémentaires jusqu’à Valparaiso en camion-stop… à bestiaux !

 

 

 

ARTICLE PARU DANS BOUTS DU MONDE N°16 :

Texte de Gil  – Photos d’Anik

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