Visiter n’est pas jouer

BOLIVIE – Potosi

Toutes les agences proposent la visite des mines. Mais les seuls guides « autorisés » sont des femmes, plus souvent des veuves, de mineurs des coopératives. Tout commence par un anti strip-tease : il faut enfiler un pantalon et une veste en ciré gris-brun, de grosses bottes en caoutchouc par-dessus vos volumineux vêtements thermiques. Jusque là, on peut croire à une agréable pêche aux crevettes. C’est au moment coiffer le casque en cuir bouilli modèle « Germinal », surmonté d’une lampe qu’on se dit qu’on s’est trompé d’excursion. Surtout qu’ensuite on sangle votre taille dans un large ceinturon auquel est accrochée la batterie -5 kilo- qui alimente la lampe. Maria (notre guide s’appelle ainsi, comme de nombreuses femmes de Potosi) passe parmi la poignée de gringos visiteurs et resserre la ceinture de plusieurs crans. Nous verrons pourquoi plus tard.


La camionnette nous dépose devant l’entrée d’une galerie après l’étape de l’achat de cadeaux aux mineurs. Nous sommes vraiment au pied du Cerro Rico : la colline riche, à 4100 m. d’altitude. Les gringos ne visitent pas les galeries qui trouent la montagne plus en altitude : il faut y accéder à pieds, il y fait plus froid encore à l’extérieur, -2° et +40° à +45° au fond. Partout dans le monde les mineurs descendent, ici ils montent en enfer.

C’est d’ailleurs la première étape : après être entrés courbés, nous débouchons dans une « salle » minuscule mais où nous pouvons nous redresser pour saluer el Tio : le diable.

Aussi maître des lieux que le Christ à l’extérieur. Il s’agit d’une statuette de terre séchée que les mineurs honorent chaque matin, et une fois par semaine plus longuement, pour favoriser la découverte de filon, empêcher les éboulements, asphyxies, électrocutions, chutes, … Pas question de faire semblant sous prétexte  que nous ne sommes pas mineros : nous fournissons à la statuette cigarette (allumée), coca et alcool.  Pour le moment on est encore goguenard ou condescendant, c’est selon.

Après, la « visite » commence. Maria, pas plus que n’importe qui, ne sait où sont les mineurs : les équipes creusent au hasard et à l’inspiration, vers le haut, le bas, à droite, en biais,… Maria hurle. Et attend en réponse un autre cri qui nous guidera vers eux. Le faisceau de nos lampes, pourtant puissantes, peine à percer l’épaisse poussière qui règne en permanence et en suspension dans les trouées. Car nous sommes passés de galerie en boyaux. Le premier suit Maria, suivi du second, que suit le troisième…

Tantôt nous grimpons à la force des bras, tantôt nous rampons dans la boue où sur des arêtes coupantes. Parfois il faut reculer sur le ventre, le demi-tour s’avérant impossible. Là, la ceinture fermement serrée révèle son utilité : sans elle on entasse de la terre sous la veste ou même de l’eau ! Nous gravissons des échelles branlantes, descendons des toboggans d’éboulis. Le dernier de la file prête grande attention à ne pas se laisser distancer…


Très vite, l’enthousiasme de ceux qui n’ont pas refusé l’entrée pour cause de claustrophobie se transforme en jérémiades, ronchonnements, soupirs de lassitude. Déjà une demi-heure que nous circulons dans ce gruyère et nous n’avons pas vu un mineur ! Quelques arrachements aux parois ou cognements de tête (merci le casque !) plus loin, nous débouchons enfin dans un endroit éclairé de la lampe de plusieurs hommes qui nous saluent.

Deux actionnent un palan pour remonter de la terre dans un « panier » fait de vieux pneus, un autre va le vider un peu plus loin : là où sont nos pieds. On est un peu gênés d’être là, serrés, à observer des gens qui travaillent. Le quatrième homme est au fond du trou dont il déblaie la terre. Profond ? Dix mètres. Il descend et remonte (ils se relaient) par la même corde qui hisse le panier. Ce qu’ils cherchent ? De l’étain, du zinc, du plomb. Avec un coup de chance, du tungstène ou un reste d’argent ayant échappé à l’extraction des XVIIe et XVIIIe siècles. Ici, pas de marteau piqueur : burin et masse. De temps en temps un coup de dynamite qui fait gagner du temps mais risque d’enterrer des camarades quelques mètres plus loin ou plus bas. L’un des mineurs porte une lampe à acétylène, à la petite flamme vacillante. Maria explique qu’elle éclaire un peu moins que les autres mais qu’elle présente le net avantage de révéler la présence du mortel monoxyde de carbone. « Et là, maintenant, il se peut qu’il y en ait ? ». Claro que si ! Silence chez les gringos. Peut-être même certains sont-ils secrètement soulagés d’avoir offert une clope au diablo ! Car depuis quelques minutes, ce n’est plus la raison cartésienne qui nous mène mais une sorte de comportement tripal et grégaire. Pêle-mêle, nous songeons que si « ça » s’écroule personne ne pourra rien pour nous, que personne ne sait où nous sommes, que la visite ne comporte aucune assurance en cas de blessure, que retrouver la sortie n’est pas gagné (nous avons tellement tourné que nous ne savons même pas si nous sommes plus haut ou plus bas que notre point d’entrée !). Plusieurs parmi nous ayant commencé à tousser, ont noué un mouchoir sur leur nez. Maria dit que de nombreux gaz nocifs parcourent les galeries et tuent les mineurs en quelques heures : gaz arsénique, vapeurs d’acétylène, poussière d’amiante ou de résidus d’explosifs, sans parler bien sûr de la « simple » silicose… Je me maudis  d’être passé au Kleenex ! Les rares galeries alimentées en électricité voient les fils abîmés passer dans les flaques d’eau. Bien entendu, aucune galerie ou boyau n’est étayé : le bois, « importé », reviendrait trop cher ! Bon assez !, nous on était là pour une heure. Les mineros, eux, y sont pour la –courte – vie ! En moyenne à Potosi une femme est veuve à quarante ans.

La sortie à l’air libre laisse le groupe sans voix. Nous avons besoin de quelques minutes pour « digérer » le choc vécu, devant l’entrée de la galerie, décorée du sang projeté du lama sacrifié chaque année.

C’est au tour des mineros qui roulent les berlines au dehors de passer devant nous avec un air amusé et pour tout dire étonné que l’on vienne de si loin, dépense le salaire d’une semaine pour aller ramper une heure… sans sortir un gramme de minerai !

Gilles GAMOT

Photos : Annick LANDOUER


« Visiter n’est pas jouer »

ou « les damnés de la terre »

« Bouts du monde » N°2


Une réponse à Visiter n’est pas jouer

  1. fauglas dit :

    je découvre cet article hallucinant! et je suis soufflée! si je puis dire…

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